Chapitre 4

 

Les Cénobites

Jeudi soir, rue Géloupastre, 19h30. Des hommes endimanchés, costumes cravates, s’arrêtaient devant le numéro sept de la rue. Ils arrivaient un par un toutes les trois minutes et ce, avec une régularité impressionnante. Après avoir jeté un regard sur leur droite et sur leur gauche afin de s’assurer que personne ne les voyait, ces hommes frappaient à la porte de l’immeuble selon un rythme semble-t-il codé. Deux fois six coups provoquaient l’ouverture de l’entrée. C’est ainsi qu’en une heure de temps vingt hommes pénétrèrent dans l’immeuble sur la porte duquel était apposée une plaque assez discrète indiquant « cercle de réflexion ».

 

En réalité derrière cette porte se trouvait une loge maçonnique un peu particulière car n’appartenant à aucun ordre connu. Elle était composée d’anciens membres exclus de diverses obédiences pour avoir été mêlés à des affaires louches. C’est ainsi que bon nombre d’entre eux avaient  été condamnés par la justice. Qui plus est, ils étaient adeptes d’un rituel très particulier. Ils s’étaient regroupés dans un ordre au niveau national qui s’intitulait  « Les Cénobites Tranquilles » !! En cela et n’ayant pas vraiment assimilé son origine monastique égyptienne, ils s’inscrivaient dans une organisation quasi militaire, dirigée par un chef dont l’autorité ne pouvait être remise en cause. Mais pour en savoir plus, profitons de l’entrée du dernier arrivant pour se glisser avec lui à l’intérieur de cet endroit secret.

 

Après avoir franchi l’entrée, on se trouvait dans un sas dans lequel chaque individu se préparait. Après avoir mis un loup sur son visage (adeptes effrénés du secret, les membres de l’association estimaient qu’ils ne devaient pas se reconnaître !!), il enfilait ses mains dans des moufles non sans avoir préalablement mis à sa ceinture un tablier sur lequel figurait une montre. À l’autre bout du sas, une porte indiquant « bienvenue à la loge Fraternité Horlogère » s’ouvrait après que le nouvel arrivant ait à nouveau frappé deux fois six coups.

Ces hommes ainsi regroupés pénétraient ensuite dans une salle de forme circulaire selon un mode visiblement préétabli sur lequel nous ne nous attarderons pas. À bien y regarder, leurs tabliers n’étaient pas identiques. S’ils arboraient tous le cadran d’une montre, ils se différenciaient par un nom figurant sur le dessus. Sur certains on pouvait lire « Casio“, sur d’autres « Breitling » ou encore « Rolex ». Enfin sur le tablier de celui qui semblait présider était inscrit « Patek Philippe ». Il y a tout lieu de penser que ces marques devaient préciser la place des membres concernés dans la hiérarchie de la loge.

C’est effectivement le « frère Patek » qui s’installa derrière un bureau situé sur une estrade lui permettant de dominer son auditoire. Après avoir frappé six fois sur une cloche à l’aide d’un maillet, il prit la parole.

– Frère grande aiguille, à quelle heure les maîtres du temps commencent-ils leurs travaux ?

– À midi, Vénérable Maître bien en chaire.

– Frère petite aiguille, quelle heure est-il ?

– Il est midi, Vénérable Maître bien en chaire.

– Puisqu’il est l’heure d’ouvrir les travaux, frère sonnette, veuillez quérir le frère apprenti sur la ronde des secondes afin qu’il nous livre le fruit de son travail.

Un « frère Rolex » accompagna alors un « frère Casio » à la tribune. Celui-ci se lança dans un long et complexe exposé sur le cadran solaire. Après avoir expliqué son origine égyptienne, ses différentes formes, ses emplacements divers en fonction de la position du soleil, la compensation de l’équation du temps, il termina par une citation latine selon laquelle toutes les heures blessent et la dernière tue. C’est sur cette joyeuse devise que le silence se fit. Il fut rompu par le Vénérable Maître bien en chaire.

– Remercions notre frère apprenti pour ce brillant exposé qui nous rappelle que seul le soleil décide de l’écoulement du temps et qu’il n’appartient pas à un sordide canon de nous dicter l’heure par une détonation. Réjouissons nous de la disparition de cette antiquité (des rires contenus parcoururent l’assistance) et souvenons nous qu’un jour le plomb se transformera en Or.

 

C’est après cette obscure réflexion que le frère apprenti, accompagné par le frère sonnette, rejoignit sa place. Le Vénérable Maître bien en chaire se leva alors et déclara :

– Debout mes frères et fêtons cette disparition par une sextuple acclamation  » tic-tac, dring-dring, ding-dong »

 

Il est temps pour nous de quitter cette assemblée de farfelus sectaires et de retrouver le monde à peu près normal de Balico sur Mer où l’affaire de la disparition de l’artillerie collinaire continuait à faire grand bruit et mobiliser la gent policière.

2 Commentaires

  1. JMB

    Le flair de JEF est infaillible, son copain l’Inspecteur BERURIER, sans ou avec ANTONIO, va saisir les 2 Inspecteurs « B », pour obtenir des indices graves, précis et concordants, sur la nature exacte des Cénobites, crustacés décapodes terrestres ou frères d’une obédience étrange, présidée par un Maître bien en chaire ..car on en a croisé à la barre des Maîtres bien en chaire !! Wouaf ! Wouaf! mon pote qui se dit, mon « maître » s’associe à ma raie flexion !!!

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    • Bubu

      Cher JMB, nous avons également connu des millimètres bien en chair 😂😂😂. Jef a du flaire 😉👮

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