Chapitre 13

 

LE Solstice

Cimetière du Beccamouarté, dimanche22 juin 2002, 21 heures. Un chandelier à six branches est posé sur une petite table de camping au côté de la tombe des cénobites. Un homme portant masque, tablier et moufles se tient derrière cette table. À peu près une trentaine d’hommes tout aussi décorés, sont assis en rond devant lui. D’autres bougies sont allumées sur la pierre tombale Le personnage qui semble présider prend la parole.

– Mes frères, nous sommes réunis ce soir sous la véritable voute étoilée pour célébrer le solstice d’été au rite moldave ancien et trafiqué.

Il demanda le silence et frappa ensuite six fois sur une cloche puis reprit la parole.

– Frère grande aiguille, à quelle heure les maîtres du temps commencent ils leurs travaux ?

– A midi, Vénérable Maître bien en Chaire.

– Frère petite aiguille, quelle heure est-il ?

– Il est midi, Vénérable Maître bien en Chaire.

– Puisqu’il est l’heure de commencer nos travaux, je demande à notre frère sonnette de bien vouloir…

 Il n’eut pas le temps de finir sa phrase car à cet instant précis, une multitude de projecteurs illuminèrent le cimetière. De derrière chaque arbre, tombe, mausolée, chapelle, surgirent des policiers en tenue. Bartolo et Bioncardin avaient pris la direction des opérations.

– Messieurs je vous arrête pour vol en réunion, dégradation de bien public en bande organisée, recel et organisation de funérailles irrégulières. Pour l’instant, je vous demande d’enlever vos masques.

Un homme se leva alors, rouge de colère en criant.

– C’est une décision totalement illégale et arbitraire. Vous n’avez pas le droit de…

– Je serais vous, je me calmerais maître Mollard (c’était effectivement le célèbre avocat pénaliste) et ce qui va suivre va vous permettre de comprendre.

Bartolo se saisit alors d’un talkie-walkie. Un grésillement se fit entendre.

– Monsieur Maurice Kireglice, remplissez votre office !

 À ces mots, un vrombissement se fit entendre. Le sol se mit à trembler. Le bras d’une grue télescopique surgit au dessus du mur du jardin de Ficanasse. À son bout pendait un filin qui descendit au dessus de la tombe des cénobites. Des ouvriers intervinrent pour arrimer quatre crochets sur les deux côtés de la pierre tombale qui n’était pas scellée au soubassement. Bartolo donna l’ordre à Kireglice de faire remonter le filin. La pierre tombale s’éleva. La grue pivota légèrement mais suffisamment pour que l’on aperçoive l’intérieur du caveau. Et sous les lumières des projecteurs apparut….LE CANON !!

Cette apparition fut accueillie par un silence de mort (ce qui s’explique vu l’endroit).

 Bioncardin le brisa en s’adressant à l’assistance:

– Messieurs, malgré votre culpabilité indéniable, on vous doit quelques explications. Vous avez constaté évidemment l’absence de votre frère Alphonse Ficanasse. Il a préféré s’éloigner un temps de Balico depuis sa mise en examen. Celle-ci est intervenue au terme de sa garde à vue durant laquelle il nous a tout avoué. Il nous a raconté que cette affaire avait commencé à partir de ce que l’on pourrait qualifier de “banal conflit de voisinage“! Il ne supportait plus son voisin… le canon … et sa nuisance sonore quotidienne. La déflagration de midi lui causait, d’après ses propres termes, “des troubles érectiles“. Il décida de s’en ouvrir à un avocat. Vous, Maître Mollard. Il souhaitait faire un procès à la ville. Vous lui avez déconseillé de s’engager dans des procédures vouées à l’échec.

Bioncardin se tourna alors vers l’homme qui se trouvait derrière la table:

– Cette histoire aurait pu s’arrêter là mais vous avez estimé nécessaire d’en parler à ….

VOUS Monsieur le Président; VOUS Monsieur l’ancien maire; VOUS Monsieur le Député; VOUS Monsieur Richard Strapacalzetti; VOUS qui êtes celui qui a mis sur pied cet odieux larcin.

 (On notera que Bioncardin pratiquait aisément l’anaphore, figure de style qui sera utilisée quelques années plus tard par un candidat à la Présidence de la République).

– Vous vouliez vous venger de l’affront que vous avez subi. Faire payer à vos concitoyens les lazzis et les quolibets dont vous avez été l’objet. Vous avez saisi l’opportunité de la colère de Ficanasse et votre plan a été dès lors machiavélique pour faire disparaître le canon. Dans un premier temps, vous avez fait approcher Alphonse par des membres de votre confrérie. Lui rejouant la fable du corbeau et du renard, ils lui ont laissé entendre qu’il était un personnage important et qu’ils étaient prêts à l’aider pour résoudre son problème. Très rapidement, il a été initié à votre ordre et vous lui avez permis d’y exercer quelques responsabilités. Notamment celles qui lui ont été nécessaires pour acquérir un caveau au nom de l’association que vous présidez. Ce fut alors un jeu d’enfant pour lui, en sa qualité de gardien de cimetière, de faire placer le tombeau à proximité de sa maison. Le reste est facile à comprendre. Votre association l’a aidé à acheter une piscine. Elle a ensuite assumé les coûts de transport et de location de la grue qui a été utilisée pour enlever le canon. Les membres de votre ordre étant suffisamment à l’aise financièrement, ils étaient partants pour supporter une telle charge et participer à ce qu’ils estimaient être une grosse farce. C’est donc dans la joie et la bonne humeur qu’en à peine plus d’une heure, ils ont soulevé le canon et son affût pour le transférer dans le caveau. Malheureusement pour vous tous, cette blague n’a pas été du tout du goût de la population et vous devrez en rendre compte devant la justice.

 Bartolo prit à son tour la parole :

– Messieurs vous êtes tous placés en garde à vue. Je vous demande de vous diriger gentiment vers les cars de police qui se trouvent à l’entrée du cimetière. N’ayez aucune crainte pour vos véhicules qui vont rester sur place, ils seront bien gardés. Vous pourrez les récupérer après votre mise en examen car vous conviendrez Maître Mollard que nous sommes bien en présence d’indices graves et concordants qui rendent vraisemblables la participation aux faits qui vous sont tous reprochés.

Cette dernière saillie juridique qui visiblement réjouissait Bartolo, n’eut pas l’heur de plaire tout autant au célèbre avocat.

 Restés seuls sur les lieux, les deux policiers se congratulèrent pendant que s’estompait dans le lointain “ le chant“ des sirènes des véhicules de la maison poulaga. Ils pouvaient être fiers d’eux. Ils avaient réussi à résoudre une énigme hors du commun. Nul doute que leur hiérarchie apprécierait à sa juste valeur le résultat obtenu. Mais au delà, c’est toute la population qui allait se réjouir. À n’en pas douter, demain serait jour de fête.

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Oncle-bubu 2021 - Panique à Balico-sur-mer - Designed by Stratos Consulting 🚀 with all our 💓